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Pourquoi le gâchis textile est un enjeu décolonial
2021-11-14

Pourquoi le gâchis textile est un enjeu décolonial

En moyenne, les européen·n·e·s portent un vêtement sept fois avant de s’en débarrasser. Ce chiffre vertigineux a des conséquences au niveau mondial et contribue notamment au waste colonialism (aka comment les déchets et la pollution contribuent à la domination d’un groupe dans leur patrie par un autre groupe). Définie en 1989 à la Convention de Bâle des Nations Unies, cette expression peut s’appliquer à la façon dont les pays du Nord globalisé exploitent les territoires de pays défavorisés pour se débarrasser du gâchis causé par leur propre consommation. Si ce concept est loin d’être nouveau, il continue pourtant d’être ignoré par les pays favorisés et l’industrie de la mode, qui alimente largement ce problème en encourageant une relation déconnectée à la consommation. Explications :

Quand les déchets du Nord globalisé submergent les pays des Suds

Avec la surproduction générée par l’industrie de la mode, certains pays dont le Royaume Unis, la France, l’Angleterre, les Etat-Unis ou l’Australie, se retrouvent à devoir gérer des milliers de tonnes de vêtements, la plupart jetés ou donnés à des associations par des particuliers. Plutôt que de les recycler sur place, ces pays en payent d’autres (comme le Ghana, la Pologne, l’Indonésie, Haïti…) pour leur envoyer ces habits-déchets et les laisser gérer ce problème eux-mêmes, alors que ces pays sont souvent déjà en difficulté pour traiter leur propre gâchis. Résultat : les pays recevant les déchets se retrouvent débordés, des milliers de vêtements s’empilent dans des décharges, les fibres synthétiques relâchent des fumées toxiques pendant leur dégradation, les écosystèmes locaux se retrouvent envahis de déchets…. Si certains de ces habits ne sont pas jetés et sont récupérés pour alimenter des commerces de seconde main, ils impactent cette fois l’économie locale en submergeant le marché avec des vêtements occidentaux de mauvaise qualité, étouffant et dévalorisant les entreprises et savoirs-faire de mode locaux.

En quoi est-ce une problématique coloniale ?

Les activistes dénoncent une supply chain de l’aller-retour : les produits de marques originaires de pays du Nord globalisé sont fabriqués à faible coût dans des pays dits du Sud et de l’Est, pour finalement être renvoyés sous la forme de déchets à ces mêmes pays, une fois que les consommateurs du Nord globalisé décident de ne plus les porter. On assiste donc à une double exploitation, à la fois humaine et territoriale, perpétrée par l’industrie de la mode et les gouvernements. Ce phénomène est documenté par de nombreux citoyens, artistes et activistes. A Haïti par exemple, le projet Pèpè photographie des locaux portant des T-shirts aux slogans improbables, envoyés par les Etats-Unis pour éviter de les recycler eux-mêmes. Sur la page internet de Pèpè, il est précisé que ce flux de vêtements de seconde main a fait perdre leur emploi à des milliers de tailleurs locaux.

Le fait que des pays au sommet de l’économie capitaliste utilisent les territoires de pays moins favorisés grâce à un “partenariat” financier, qui est en fait désavantageux et dangereux pour les populations locales des pays défavorisés, est une dynamique directement héritée des rapports de force de l’époque coloniale (on rappelle au passage que la France a été l’un des plus gros colonisateurs d’Europe).  Dans cette situation, plutôt que de régler le problème causé par les entreprises de leurs propres pays, les nations du Nord globalisé s’en débarrassent en envoyant littéralement leurs déchets, souvent difficilement recyclables, à celles dites “du Sud”. Comme indiqué plus haut, de nombreux vêtements chargés sur les bateaux sont en effet en très mauvais état et donc impossibles à réutiliser.

Upcycling et résilience : le cas du marché Kantamanto

Face à ce débordement de déchets, certaines communautés font preuve d’une résilience stupéfiante. A Accra, Ghana, les artisans du marché de Kantamanto trient, réparent, upcyclent et remettent en circulation 100 millions d’articles tous les 4 à 5 mois. Comme l’explique Liz Ricketts, coordinatrice du projet de recherche ‘Dead White Man’s Clothes’ dans un épisode du podcast Wardrobe Crisis, Kantamanto propose une autre relation au vêtement. Plutôt que d’être considéré comme un bien jetable sans conséquence, celui-ci est entretenu par des experts qui lui donnent une nouvelle vie. Une vision que les entreprises et consommateurs du Nord globalisé feraient bien d’adopter, plutôt que de rester dans une approche surconsommatrice (nous utilisons nos vêtements 36% de moins qu’il y a 15 ans), dont les conséquences doivent être gérées par des pays moins favorisés. 

Le cas de Kantamanto est loin d’être parfait : 40% des vêtements ne parviennent pas à être remis en circulation vu leur mauvaise qualité, et les personnes (principalement des femmes) acheminant ces habits des conteneurs au marché sont mal payées et régulièrement victimes d’accidents, car les sacs qu’elles transportent pèsent des dizaines kilos. Dans son ambivalence, ce marché illustre à la fois les graves conséquences du gâchis vestimentaire tout en démontrant qu’une autre relation à la mode est possible. Liz Ricketts dénonce d’ailleurs le fait que l’on applaudisse les marques européennes ou américaines qui font de l’upcycling, sans célébrer également les lieux comme Kantamanto qui le pratiquent depuis bien plus longtemps. Ici, une autre dynamique discriminante est à l’œuvre, en invisibilisant les contributions originelles de communautés défavorisées à la mode responsable.

Le début d’un soulèvement

Face à l’impact catastrophique de ce phénomène, certains pays ont mis fin à leur “collaboration” avec les nations européennes et étasuniennes. En 2018, la Chine réagit en bannissant le foreign waste et fait ainsi réaliser à de nombreux consommateurs occidentaux comment le mythe du recyclage cache souvent des mécanismes défectueux. De nombreux déchets entrent en effet illégalement dans les pays receveurs, en étant labellisés comme recyclables alors qu’ils ne le sont pas. La Malaisie et l’Indonésie ont vivement réagi face à ces abus, en renvoyant respectivement 42 et 19 conteneurs de déchets au Royaume-Uni. Ces conteneurs renfermaient des déchets plastiques non-déclarés et des matières dangereuses illégales.

D’autres nations, notamment en Afrique de l’Est, protestent contre le waste colonialism, tout en étant dans des situations économiques complexes qui rendent la sortie de ce système très difficile. En attendant, ils appliquent des solutions comme celle incarnée par le marché Kantamanto au Ghana. Mais si cette résilience face à l’irresponsabilité des pays du Nord est impressionnante, elle ne devrait pas avoir à exister : c’est aux pollueurs de prendre leurs responsabilités et de repenser l’entièreté de leur fonctionnement, pour ne pas se reposer sur les efforts de nations défavorisées.

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